Au Gabon, l’évocation par le président Brice Clotaire Oligui Nguema d’une future initiation des membres du gouvernement au Ndjobi ouvre un débat qui dépasse largement la seule question de la tradition. Entre volonté de moralisation de la vie publique, poids des valeurs culturelles et respect des convictions religieuses, une interrogation s’impose: un engagement devant le sacré peut-il réellement empêcher un responsable public de trahir la confiance du peuple?
La déclaration du chef de l’Etat à Ontala n’est pas passée inaperçue. Brice Clotaire Oligui Nguema a annoncé son intention de revenir avec son gouvernement pour l’initier au Ndjobi. Une déclaration qui a rapidement suscité des réactions et alimenté l’idée selon laquelle les membres du gouvernement pourraient désormais être soumis à un engagement traditionnel destiné à renforcer leur sens de la responsabilité et leur intégrité.
Mais il faut préciser qu’il n’existe, à ce jour, aucune disposition officielle établissant que les ministres devront désormais prêter serment sur le Ndjobi. La Constitution gabonaise est claire: avant leur entrée en fonction, les membres du gouvernement prêtent serment devant le président de la République, en présence de la Cour Constitutionnelle. Cette procédure a encore été appliquée lors de la prestation de serment du gouvernement le 5 janvier 2026.
La question posée par le chef de l’Etat semble donc davantage relever, pour l’heure, de la dimension morale et culturelle que d’une modification de la procédure constitutionnelle.
Pourquoi le Ndjobi dans un débat sur la gouvernance?
La raison peut être liée à la question des détournements de fonds publics qui ne relève pas uniquement du droit. Elle renvoie aussi à la conscience, à la parole donnée, à la responsabilité et à la peur de trahir la communauté.
Dans l’imaginaire attaché aux institutions traditionnelles, le Ndjobi est associé à des règles de conduite, à la responsabilité individuelle et collective ainsi qu’à une conception particulière de la parole donnée. C’est précisément cette dimension morale qui explique qu’il puisse être présenté comme un instrument susceptible de renforcer l’engagement des responsables publics.
Le raisonnement peut paraître simple. Si le serment constitutionnel n’empêche pas certains responsables de détourner les ressources publiques, pourquoi ne pas ajouter à l’engagement juridique un engagement traditionnel et moral?
Mais c’est là que commence le véritable débat. Car si un responsable public peut violer la Constitution, les lois et les règles de gestion malgré les sanctions prévues par la République, rien ne permet d’affirmer qu’un engagement supplémentaire, même chargé d’une forte dimension symbolique, suffira à faire disparaître la corruption.
Le véritable enjeu n’est donc peut-être pas de trouver un « serment plus puissant », mais de construire un système dans lequel la violation du serment entraîne effectivement des conséquences.
Le Gabon a déjà un serment républicain
L’article 72 de la Constitution prévoit déjà qu’ils jurent de respecter la Constitution et l’Etat de droit, de remplir consciencieusement leurs fonctions et de respecter leurs obligations de loyauté. Autrement dit, le problème n’est pas nécessairement l’absence de serment. Le problème est peut-être celui de l’effectivité du serment, car prêter serment est une chose, respecter quotidiennement la parole donnée en est une autre.
La lutte contre les détournements nécessite donc également des mécanismes de contrôle efficaces, une justice indépendante et diligente, la transparence dans la gestion des ressources publiques, le contrôle des marchés publics, la traçabilité des dépenses et l’application effective des sanctions.
Le Ndjobi pourrait alors avoir une fonction complémentaire: celle de rappeler au responsable public qu’au-delà de la loi, il existe une responsabilité morale envers la communauté.
Et les ministres chrétiens dans tout cela?

C’est probablement l’une des questions les plus sensibles que cette perspective soulève.
Le Gabon est une société profondément marquée par le christianisme, aux côtés d’autres traditions religieuses et culturelles. La Constitution garantit d’ailleurs les libertés de conscience, de pensée et de pratique de la religion. Dès lors, que se passerait-il si un membre du gouvernement, chrétien pratiquant, était invité à participer à une initiation au Ndjobi? La réponse dépendrait évidemment de la nature exacte de la cérémonie.
S’il s’agit d’une démarche culturelle et patrimoniale, destinée à faire découvrir aux membres du gouvernement une institution traditionnelle et certaines valeurs sociales qui lui sont associées, la question peut être abordée sous l’angle de la connaissance du patrimoine national.
Mais s’il s’agit d’une véritable initiation rituelle ou spirituelle, la question devient différente. Une initiation de cette nature ne peut être assimilée automatiquement à une simple cérémonie administrative. Elle touche à la conscience et aux convictions personnelles.
Un chrétien peut-il participer à un rite traditionnel sans considérer qu’il renonce à sa foi? Pour certains, la réponse sera oui, s’il s’agit d’un acte culturel. Pour d’autres, la participation à une initiation comportant une dimension spirituelle pourrait être considérée comme incompatible avec leurs convictions religieuses.
Il serait donc dangereux de présumer que tous les ministres chrétiens «emboîteront le pas» de la même manière. La liberté de conscience doit rester le point de référence.
Une question fondamentale: peut-on imposer le sacré?
C’est probablement ici que se trouve la principale difficulté. L’Etat peut imposer le respect de la Constitution, des lois et des règles qui encadrent l’exercice d’une fonction publique. Mais lorsqu’il s’agit de convictions spirituelles ou religieuses, le terrain devient beaucoup plus délicat.
Le Ndjobi peut être valorisé comme élément du patrimoine culturel gabonais. Mais sa dimension initiatique ne saurait être confondue avec une obligation juridique applicable sans distinction à tous les citoyens.
La question serait donc moins celle de savoir si les chrétiens accepteront de « suivre » le président que celle de savoir quelle place une République doit accorder à une institution traditionnelle dans l’exercice d’une fonction publique.
Cette distinction est essentielle pour éviter d’opposer artificiellement tradition et christianisme.
Entre tradition, foi et République: trouver le juste équilibre
L’annonce autour du Ndjobi ouvre finalement une réflexion beaucoup plus profonde sur le Gabon contemporain.
Comment construire une République moderne sans renier ses traditions?
Comment valoriser les institutions culturelles sans porter atteinte à la liberté de conscience ?
Comment demander aux responsables publics de respecter la parole donnée tout en garantissant que cette parole reste compatible avec la Constitution et les droits fondamentaux?
Et surtout, comment faire en sorte que le serment ne soit pas seulement prononcé, mais vécu ?
C’est peut-être là que se trouve le véritable défi du gouvernement, car au fond, qu’il soit prononcé devant la Cour constitutionnelle, dans un cadre religieux ou dans un cadre traditionnel, un serment n’a de valeur que par la conduite de celui qui le prête.
Et pour le peuple gabonais, l’enjeu ne sera pas de savoir devant quoi les ministres auront juré. Il sera de pouvoir constater, à la fin de leur mission, s’ils ont effectivement tenu parole.

Laisser un commentaire